J’en veux au confinement symbolique

Tu partiras demain. Comme l’a recommandé ta famille, tu partiras loin de ce grand bordel qu’est Port au Prince. Cette belle prostituée qui ouvre ces jambes à tout venant. Je n’ai jamais connu une ville aussi chaude, aussi sale, aussi grouillante, toujours en rut et assoiffée du mal.

Tu partiras et mon cœur a déjà cédé sous le poids de la distance! Nos divins baisers, nos interminables câlins, nos regards pleins d’ardeur et de désirs à consumer toute la ville, nos éclats de rires à briser le miroir des idées reçues, les titillements de nos langues chercheuses sur chaque millimètre de corps en transe, tes éclats de rire au sujet de la naïveté de ton père croyant qu’à ton âge, tu es encore cette fille qui ne sort pas, qui tâche de lui apporter son diplôme de licence avant de sortir avec un mec. Plus que toute autre chose, notre manie de nous gaver de crèmes glacées et de soleil sur l’une de ces places tonitruantes et bondées de petits démêlés de toute acabit. Que seront toutes ces habitudes devenues?

C’est vrai que nous pouvons continuer à nous tuer d’amour derrière nos smart phones. Mais jusqu’où peut aller un flirt virtuel? Qu’est ce qu’il a de plus vibrant, de plus fort que la sensation de tes seins sous ma main? Que la pression de tes fesses charnues? Que ces rigoles de sueurs qui coulent dans chaque couloir, chaque coin et recoin de ton corps, alors que le climatiseur affiche 16 degré Celsius dans la chambre? 

C’est vrai que nous pouvons continuer à poster sur nos statuts les notes ridicules des autorités de ce pauvre pays, pour après en mourir de rire. C’est vrai que nous pouvons, à distance, nous raffoler de leur ridicule, leur naïveté et leur cynisme, comme nous raffolons de nos rendez-vous improvisés. Mais et ta bouche? Et ta peau satinée-chocolatée-lactée- sucrée? Et tes yeux, source profonde, la mer dans sa version crème et marron? 

Si Hugo le permettais, je te dirais que demain dès l’aube, je te suivrai en douce pour être témoin de l’auto bus que tu prendras pour te rendre chez toi, à la Valée de Caramelle, cette contrée  qui à donné la couleur de sa terre à ta peau. 

Si Lamartine le voudrait bien, comme lui, je demanderais au temps de suspendre son vol pour nous laisser savourer les rapides délices des plus beaux de ces jours vécus en pseudo-confinés. Car chaque jour, nous défions le décret du président, nous crachons sur la distanciation sociale. L’échec de sa démarche réside dans le fait qu’il ait voulu ériger une décision en règle générale sans penser à nous, l’exception qui confirme la règle. Depuis quand a-t- on osé penser une règle sans énoncer du même coup son exception?

Quand des badeaux nous voient nous amouracher, nous embrasser passionnément dans les rues de la capitale en ces temps d’incertitude, ils nous regardent avec des yeux de qui veulent savoir de quelle planète débarquent ces détraqués! Tant pis pour eux! Ils ne peuvent pas, comme nous, mettre au défi la décision des autorités. Ils ne peuvent pas, comme nous, faire un pied de nez au Covid-19. 

Je donnerais tout pour te garder auprès de moi mon amour. Mais s’il faut que tu t’en ailles, dis au Morne-à-Tuf et à la Valée de Caramelle que mon amour pour toi est une douce mer, une plage en mal de coquillages. Dis à tes parents surtout de me renseigner au sujet de la lune sous laquelle ils t’ont conçue. 

Chaque parcelle de beauté réclame ton corps pour être digne d’attention. Tu souris et la ville est ivre de folie! 

J’en veux au confinement symbolique de m’avoir ravi de ta douce présence pour un temps dont j’ignore la durée. Oui, pour le cas haïtien, il faut ajouter symbolique derrière ce mot devenu à la mode en un rien de temps. Symbolique pour parler comme Bourdieu. Nous pouvons tout de même  appeler un chat un chat. Son vrai nom est  une tentative de mettre certaines personnes au chômage. Nous avons encore choisi, comme l’aurait dit Allain Giles, de détourner un concept dans notre logique de la culture du détournement. 

Le simple fait de regarder la circulation quotidienne, le comportement de la majorité des gens de la population, certaines mesures prises par le gouvernement nous feront voir que ce confinement est symbolique.

J’en veux à ce confinement de m’avoir volé la chaleur de ton corps pour un temps qui se lit sur la seule horloge de l’inconnu.

Lettre ouverte à Coronavirus

Pétion-Ville, le 14 mars 2020

Lettre ouverte à Coronavirus

Je ne veux commencer ma lettre par aucune formule de civilité. Si la civilisation est l’apanage de l’Occident comme il le prétend et le  clame haut et fort, point n’est besoin que je vois en moi un « homme civilisé ». Sacré virus, je ne sais si je dois t’appeler madame ou monsieur. Je m’en fiche pas mal de ton sexe.  Je n’ai aucunes nouvelles à te demander, sinon de tes fabricants au laboratoire de la perfidie et de la honte humaine. Trêve de baliverne, venons droit au but.

Je t’écris au sujet d’Haïti,  cette terre marquée par la détresse et la désolation. Toutes les grandes puissances ignorent ta trajectoire et ton agenda. En Haïti, nous savons que tu nous visiteras sûrement. Comme un voleur, tu nous surprendras en plein jour ou en pleine nuit. Je ne veux surtout pas te faire des confidences ni que ma lettre épouse un ton suppliant. Mais je tiens à t’informer que sur tout le territoire national, il n’y a qu’un seul appareil destiné à faire le dépistage. Il est à Port-au-Prince, précisément dans un hôpital pour ainsi dire à Delmas. Je tiens à t’informer qu’ici, nous n’avons ni le luxe ni les moyens de tester l’état de santé des étrangers qui arrivent. Nous nous servons de notre flaire et de notre instinct de survie pour crier après les bateaux qui veulent accoster sur nos littoraux. Nous nous en servons pour forcer les propriétaires d’hôtels 5 étoiles à contrôler la santé de leurs clients. Nous n’avons ni État, ni gouvernement pour nous défendre contre tes assauts et ton implacabilité. Si les hôtels d’ici essuient des jets de pierres de notre part, nous en sommes désolés. C’est notre unique moyen de défense ! Nous ne sommes pas pour autant des sauvages. Nous sommes aussi civilisés et humanistes que ceux qui possèdent ton antidote. En plus, la peur gagne les esprits. Personne ne sait à quel Saint se vouer. Je ne te demande pas de te mettre à notre place, mais tu peux au moins nous comprendre.

Maladie redoutable, on raconte mille commérages à ton sujet. On vente ta vertu d’exténuer les médecins les plus patients, appliqués et chevronnés de l’Eurasie. Mais avant de nous prendre par la gorge ou par le cul, donnes-nous au moins la chance de faire des adieux, de rendre un dernier hommage à nos amis-es, familles et proches. On raconte que tu as peur du chaud. Que tu ne survis pas au delà de 40 oc. Que le froid est ta demeure. Heureusement que nous avons le soleil ! Mais qui nous dit que ces civilisateurs ne vont pas nous ravir de notre soleil ? Ils nous ont déjà ravis de tant de bien ! Ils ont enlevé la paix pour installer la peur chez nous. En connivence avec de sales politiciens malhonnêtes, ils ont installé la terreur au pays. Comme pour confirmer les dires de l’autre, le pays devient un sale trou. Un égout, une rigole d’eau boueuse, puante et stagnante. Sache que chez nous, on ne saurait construire un hôpital en dix jours. Attendu que le seul hôpital public le plus représentatif du pays est en construction depuis plus de dix ans. Rappelle-toi surtout qu’ici on ne mouche ni n’éternue dans des mouchoirs. Ce sont les autres qui nous soutiennent quand nous toussons, de peur que nos pieds ne chancellent sous le poids de la faim. Nous ne pouvons non plus nous payer le luxe de porter des masques. Ici, nos yeux, notre bouche et notre nez doivent être toujours libres et à découvert. Question de garder un minimum de vigilance. Parfois, c’est notre nez qui flaire la mort nous guettant à quelques kilomètres. C’est notre bouche qui  crie au secours, « à moi » !

Si tu te décides vraiment à nous rattraper par les entrailles, laisses-moi au moins la chance de dire je t’aime à ma famille. J’ai des amis-es et des camarades qui travaillent dans le grand Nord, tout près de la République Dominicaine, victime déjà de tes assauts. Laisse-moi au moins la chance de leur dire combien ils comptent pour moi. Laisse-moi surtout me défaire de quelques récents souvenirs, pour déguster quelques-uns à peine vécus. Je me rappelle encore comme si  c’était hier, elle m’a parlé d’un ton qui laisse présager un malheur. Laisses-moi le temps de lui dire que je l’aime.

Si tout ce que je te dis dans cette lettre ne te convainc de ta cruauté et ne te fais pas changer de cap, si enfin tu juges bon, obéissant aux ministres du malheur international, de venir nous assaillir, n’oublie surtout pas d’emporter ces politicards qui transforment le pays en une porcherie et une boucherie, en poussant la bêtise et l’indignation à leur comble.

Espérant que ma lettre te fournira assez d’information sur Haïti, je ne te fais aucune salutation.

Widles Fils TANIS

Citoyen inquiet et concerné

Poésie

Poème à l’ombre de la mondialisation de Douglas Zamor : urgence et quête de sens

Par Widles Fils Tanis

Communicateur social, littéraire/normalien supérieur

A regarder la floraison et la pondaison de toutes ces jeunes plumes qui, aujourd’hui, font leur montée sur la scène poétique haïtienne, on ne saurait passer outre la question de savoir si l’on écrit pour une raison ou plutôt sans raison. Beaucoup de recueils ont vu le jour ces derniers temps. Certains ont fait la route, d’autres, non. Certains sont même méconnus du lectorat haïtien, malgré des tentatives de vulgarisations médiatiques. Douglas Zamor est l’un des belles plumes de la génération montante sur la scène poétique en Haïti. S’il échafaude un projet esthétique ou même linguistique derrière chacun de ses recueils, son dernier, Poème à l’ombre de la mondialisation[1], répond plutôt à une urgence. Urgence de dire à quel point la bêtise humaine engendre le non-sens et menace toute la civilisation humaine. Urgence de redonner sens, de délivrer une parole poétique pour ne pas envelopper de silence le malheur imminent, pour ne pas cautionner le crime, pour ne pas crier avec l’horizon qui fait naufrage[2] dirait Georges Castera.

La métaphore du soleil et de l’eau

Il est triste de constater que la métaphore du soleil, celle de l’eau et bien d’autres éléments de la nature, porteuses de vie et d’espoirs dans l’univers poétique et romanesque de certaines œuvres des années 50(Gouverneurs de la rosée, Compère général soleil…), prend plutôt une autre tournure sous la plume de Douglas Zamor. En fait, Zamor est héritier d’une poésie qui a longtemps rompu avec la sémantique prometteuse de ces métaphores. Déjà avec les poètes que Lyonel Trouillot appelle ceux des Editions Mémoires [3](parce qu’ils publiaient presque tous chez cette édition dans les années 90), le sens de ces métaphores se rapportant aux éléments de la nature s’était déjà inversé. Marc Exavier titre un recueil : Soleil, cailloux blessés. Rodney Saint Eloi, Pierres anonymes… Ce glissement sémantique se révèle avec une profonde acuité chez Douglas Zamor. Ainsi, les éléments perdent leur place, leurs attributs et leurs fonctions dans la nature :

 la mer est une montagne renversée ; nous admettons la douceur du soleil

pour la douleur du soleil lui-même ; le soleil entre nos mains/comme une mangue moite

soleil bagarreur / soleil troué dans les deux tranches de sa fesse (p.30)

Le soleil, ayant perdu toute son énergie et tout son pouvoir de réchauffement, est comme une mangue moite dans nos mains. L’image est saisissante et interpellatrice. C’est en réalité une antiphrase ou même une ironie, quand on sait que si l’Homme s’adonne à des actes de déprédation vis-à-vis de la nature, au point de rendre le soleil aussi moite qu’une mangue, c’est pour sa propre destruction, car il ne sera pas à l’abri des conséquences du réchauffement climatique. La moiteur évoquée pourrait bien correspondre à une extrême chaleur, due à la destruction de la couche d’ozone(O3), suite à l’émission de gaz à effet de serres. La mer pour sa part se trouve

 imbibée de ronces grimpantes et

demain sera la mer avec une robe de confession (pp.11-18)

L’eau n’est plus ce lieu métaphorique d’où les peuples puisent leur espoir (comme dans Gouverneurs de la rosée). Au contraire, l’amour, prisonnier, a

dans ses yeux une rivière / à travers laquelle les peuples s’entretuent

L’eau n’est plus la substance qui sauve, mais celle qui héberge la lutte sanglante et effrénée des hommes entre eux. Et enfin :

le temps de la noce est venu / où les rivières cessent de baiser le cul de la mer (p.50).

L’image d’un univers cancérisé et en état de putréfaction

 Que l’univers se trouve chevauché par un dieu avide de catastrophe et de destruction, c’est l’image qui se donne le plus à lire dans le poème. Le ciel, le soleil, la mer, le vent, les arbres…, tout se trouvent blessés. Au lieu d’être un abri pour l’Homme, ils se révèlent furieux, redoutables et menaçants.

petits pays aux rails vermoulus / aux lèvres écrasées par la fureur du vent

Il va de soi que le sens le plus convoqué par le poète est l’odorat. Tout un réseau de terme renvoyant au champ lexical de la puanteur et de la putréfaction : chancre/ débris/ défèque/ égout/ sordide… Et le poète conclut par ce vers entier que nous sommes que des ombres pourries (p. 46)  Poème à l’ombre de la mondialisation, c’est l’expression d’un univers en décomposition qui annonce une catastrophe imminente, une épée de Damoclès suspendue sur la tête de l’Homme moderne, d’où qu’il soit sur le globe. Catastrophe découlant de la déprédation de l’Homme vis-à-vis de la nature. Dans cette perspective, l’on pourrait se demander si Douglas Zamor ne se trouve pas dans le prolongement de ce que Lyonel Trouillot appelle chez les écrivains, depuis les années 90, une esthétique du délabrement[4] en ce sens que  chez lui (dans le présent poème tout au moins), il y a l’expression d’une complète désintégration de l’univers.

Le soleil est trouillées dans les deux tranches de sa fesse ; ciels  bouleversés/ciels en morceau de rêves pourris ; la mer est imbibée de ronces grimpantes ; la métaphore de l’angoisse fait émerger les cactus dans notre parage ; la nature enfant gâté défèque au beau milieu de la civilisation…

 Marchandisation des rapports sociaux, logique de domination/exploitation et misères

Aujourd’hui plus que jamais, le capitalisme crie son refus d’entendre raison. Si les théoriciens de l’école de Francfort l’avaient fustigé, en montrant du même coup la folie dans laquelle a basculé la raison, au travers d’une dialectique négative, aujourd’hui, c’est encore une pensée socialiste, avec une version écologique, qui lui tient tête. Aujourd’hui, ce n’est un secret pour personne que le réchauffement climatique sonne le glas du capitalisme. L’appétit avec lequel le système asservit l’univers va en se décuplant. Aussi ne s’agit-il pas seulement d’une menace pour un continent seulement, mais pour tout le globe dans son ensemble. La mondialisation est le venin le plus mortel que le capitalisme ait pu accoucher dans l’histoire. Dans les rapports des pays Nord-Sud, si ces derniers en tirent quelque chose, ce serait la stigmatisation et la définition de leur statut de consommateur par les premiers.

le nœud-gordien de la déjection / c’est la mondialisation / le Mali et le Niger oblongs

leur vertèbres repliés / steaks opérationnels de l’industrialisation

qui baratine les continents (p. 26).

Et plus loin : tous les projets échouent devant cet aigle dynamique (p.39)

Tout le souhait du capitalisme, c’est de réduire le mieux possible le monde à un petit village partagé par producteurs (pays Nord) et consommateurs (pays Sud). Il veut à tout prix imposer le libre échange et la libre entreprise. Quitte à ce que les pays pauvres s’endettent, se nourrissent l’illusion de l’aide reçue de la Banque mondiale et du FMI.

là dans la mondialisation / bête sauvage épie les balises / gave la proie de nos souvenirs

la mondialisation / l’aigle avec ses grandes ailes dans l’atmosphère

s’enlise dans notre désir de vivre (p.28)

enfin la terre vit avec des séquelles économiques (p. 44)

Par son verbe, Douglas Zamor saisit cette catastrophe imminente pour nous l’exposer. Sa verve poétique se veut un miroir qui promène ce malheur, trop peu pris au sérieux.

[…] je les dédie véritablement ce poème /qui connait les pleurs des villes étourdies par la soif

la terre (cet avion chétif qui n’atterrit jamais) / a soif d’amour (p. 35)

le cri fatal de la civilisation dans l’abattoir (p. 37)

Et Zamor nous livre les rapports entre mondialisation et capitalisme en ces termes :

la mondialisation

c’est l’habitacle même du capitalisme (p. 39). Comme résultat :

on voit le défilé des saisons hirsutes / des pluies de gens incrustés dans l’industrie

la faim germait dans les yeux […]

on est enclin à un jeu de putréfaction de l’homme par l’homme (p. 42).

La marchandisation, marque fabrique du capitalisme, pénètre et empoisonne même les rapports sociaux. Ainsi :

dans ce monde nous savons que tout devient marchand / le sexe / la politique

un morceau de terrain / Jésus / même un sourire (p. 46)

Une civilisation en voie d’extinction

« C’est une triste chose de songer que la nature parle et que le genre humain ne l’écoute pas » a tristement constaté Victor Hugo. La nature nous parle constamment. Elle nous réitère ses blessures et son désarroi. Mais nous, les humains, sommes trop soucieux du progrès et du bonheur de l’espèce pour l’entendre et considérer ses plaintes ! Notre science est trop orgueilleuse pour accepter ses limites. Notre intelligence est trop élevée pour se rabaisser et saisir la compréhension et l’usage que nous devons faire de l’énergie atomique et du nucléaire. Pour disparaitre, notre civilisation n’attendra pas une catastrophe naturelle/écologique comme la collision avec la terre du météorite ayant provoqué l’extinction des dinosaures, il y 65 millions d’années. « Quand le dernier arbre aura été abattu, quand la dernière rivière aura été empoisonnée, quand le dernier poisson aura été péché, alors on saura que l’argent ne se mange pas », présume Geronimo, avec une pointe d’ironie. Douglas Zamor n’est pas indifférente face à l’imminence de cette catastrophe. Aussi entrevoit-il

l’humanité sur le tapis bleue digo de la déchéance / au fond du dancing

pour un dernier adieu (p. 38)

Quête de sens par l’alchimie du verbe

Dans cette univers pris dans le vertige de la déprédation des hommes, une société où tout se vend et s’achète, même un sourire, la vie perd son sens. Les relations sociales deviennent plus que jamais conflictuelles et chacun est mené par son égoïsme, sa perfidie, son appétit et sa mesquinerie. Et : on dirait que l’Homme est effectivement une barricade à la survie de l’Homme (p. 33). On a l’impression de nager dans un univers de non-sens : mon peuple plonge dans le vent/ il gravite les sentiers pudibonds de la folie […] aux confins titanesques de la raison. Ce chaos où raison et folie s’emblent  se côtoyer, s’entrecroiser et même se confondre nous suggère la démarche du Spiralisme qui questionne l’univers et la société haïtienne en particulier sur son incohérence et son chaos.

Si l’univers poétique de Zamor est imprégné d’un thème très  débattu et développé dans le champ des Sciences humaines et sociales, il ne le laisse pas pourtant  tuer son poème dans un souci de conceptualisation. Dit autrement, il ne mobilise pas de théorie (du moins explicitement). Sa formation de sociologue lui permet certes de comprendre les problèmes de la mondialisation, mais il trouve plus juste la parole poétique pour mettre à nu l’ombre de ce monstre :

nous savons aussi que l’univers est infini […]

et même du haut de cet infini

nous devrions grimper avec un poème (p. 45)

Même les mots semblent dépouillés de leur contenu et perdre leur potentiels de catharsis :

des barils de mots pliés / en sanglot sous la main

le monde est une infini de mots douloureux (p. 27)

Toute fois, le poète nous fait l’aveu de devoir sa vie aux mots. Il se trouve donc confronté au paradoxe des mots à la fois dotés et dépouillés d’un potentiel cathartique : j’eus seulement comme reposoir le filet des vers (p. 9). Lequel paradoxe lui fait invoquer la fuite comme remède. Fuite du paysage délabré et désintégré : le temps a cette fois ci pour bien dire le goût de voyage … (p. 15). Convaincu que ce voyage le fera atterrir dans un univers tout aussi délabré que le sien, avec d’autres soucis et d’autres problèmes qui seront des problèmes liés à la condition humaine, il évoque la mort comme solution définitive :

[…] je m’attarde à glaner la tendresse des corps

moisis à l’intérieur de l’histoire / valse permanente du grand voyage (p. 17)

Le poème nous convie à un vacillement du poète entre l’envie de vivre et de mourir. L’univers en putréfaction qui l’encercle ravive ce désir. Mais, en filigrane, se donne à voir la silhouette d’une femme ou des femmes qui conservent encore chez lui le besoin de vivre :

[…] la joliesse des femmes aux confins des égouts titanesques de la raison

Si Thanatos l’emporte définitivement sur Eros, c’est pour le plaisir du poète de se retrouver dans son Alma-mater, l’Afrique qui revient de temps  à autre sous sa plume. S’il désire la mort, c’est pour se retrouver dans les bras de cette femme : je n’ai jamais connu l’amour du Sénégal / cet oasis au beau pli de femme (p. 21)

Un dernier mouvement du poème déplace le centre de la vie. Ce n’est plus la terre le centre, c’est de préférence le poète. La terre étant en complète désintégration, il cherche à la réhabiliter en se proposant lui-même comme centre de l’univers :

disons, je respire par les mots / et les mots de leurs côtés respirent par ma bouche

[…] je conçois une cité balnéaire à la terre / au moment de la fatigue / elle pourra dégraisser son cul […] (p. 31)

Malgré la menace d’un univers en putréfaction, le poète croit que la restauration est possible. Aussi convie-t-il tous les créateurs du monde entier à participer à cette reconstruction de sens : créateurs du monde entier unissez-vous / le soleil ramificateur de vos rêves va trépasser […] (p. 33). Convaincu de l’avènement de ce nouveau lendemain, il se demande :

quand viendra le jour où la terre humerait la fleur de nos émotions / où l’Etat cesse d’être un venin sur la pelouse de  l’imagination.

C’est peut-être inconscient, mais ce n’est guère un hasard si le poème de Douglas Zamor commence par le mot « amour » pour se terminer par le mot « vie ». L’inconscient du texte nous apprend que l’amour est la condition nécessaire et suffisante pour la possibilité de la vie sur terre. Ce n’est pas après la vie (la mort) qu’on aime, mais pendant ou même avant ! Et pour ne nous convaincre une bonne fois pour toute qu’aucune parole n’est plus puissante que la poésie, Zamor nous déclare à la fin de son poème que :

l’imagination

c’est le lieu où l’on passe

pour parvenir à la vie (p. 51)

Références bibliographiques


[1] Douglas Zamor, Poème à l’ombre de la mondialisation. Floraison, Port-au Prince, 2020.

[2] Cf. La lettre sous la langue in Les cinq lettres. Le Natal, Port-au-Prince,  1992.

[3] Cf. Notre Librairie, Littérature haïtienne de 1960 à nos jours. No 133, janvier-avril 1998.

[4]Cf. Notre Librairie, Littérature haïtienne de 1960 à nos jours. No 133, janvier-avril 1998 (P. 22).

Enseignement du français au nouveau secondaire haïtien

Que reste-il de littérature dans les cours de français du nouveau secondaire haïtien ?

En 2016, le Ministère de l’Education Nationale et de la Formation Professionnelle(MENFP) a décidé, (à tort ou à raison ?) de supprimer les cours de littérature qui se font dans les classes humanitaires, ou mieux, il a décide de les (con) fondre avec/dans un cours de français. La décision a provoqué des réactions pour le moins controversées. Mille doutes ont fait surface. Non seulement chez les enseignants à qui la difficile tâche de passer de l’histoire littéraire à l’enseignement d’une matière de manière vivante et dynamique a été échue, mais aussi chez les responsables du MENFP qui vacillaient entre Charybde d’un programme traditionnel désuet, inopérant et Scilla d’un nouveau secondaire prometteur, beau en théorie, mais ambigu, mal défini, et surtout sans moyens d’atterrissage. Ce changement de perspective est une tentative assez intelligente s’il en est une : sachant que l’objet littéraire n’a pas d’existence en dehors d’un medium, d’une langue devant  lui servir de véhicule. Mais à quel prix ? Entre langue et littérature, qui devrait être au service de qui ? Aujourd’hui, est-il pertinent ou non de se demander ce que l’élève des classes humanitaires apprend en Littérature dans les écoles haïtiennes ? Sans prétendre répondre à toutes les interrogations soulevées, cet article vise à montrer les limites de l’enseignement du français au nouveau secondaire haïtien. Dit autrement, il veut pointer du doigt le déficit de culture littéraire dont accusent les écoliers du secondaire.

Il est alarmant de constater que certaines institutions scolaires dont le secondaire se dit nouveau se révèlent plus que jamais ancien et d’une ancienneté à nulle autre pareille ! En effet, entre le désir frénétique d’être à la mode en faisant l’adoption du nouveau secondaire pour ainsi dire et la réalité des moyens logistiques, infrastructurels ainsi que les compétences et ressources disponibles, le fossé est grand. Nombreux sont les établissements scolaires qui se targuent d’avoir un secondaire nouveau, lorsqu’ils ne disposent que d’une cage à oiseau comme espace et d’un personnel enseignant dont la seule compétence est de se mettre en scène en essayant de raconter mille anecdotes et commérages sur la vie des écrivains ! Bien entendu, certains établissements scolaires (précisément quelques écoles congréganistes…) échappent à cet étiquetage. Ils disposent d’un espace le plus souvent convenable et d’un personnel enseignant plus ou moins formé. Mais sont-elles encore des écoles haïtiennes ? Passons donc. Tel n’est pas une question qui peut être répondu dans la présente problématique. De toute façon, ces écoles qui ne sont accessibles que pour une minorité de la population haïtienne ne sauraient être un échantillon représentatif de la population des écoles haïtiennes.

L’enseignant des classes humanitaires, qui n’est pas avisé, se trouve pris au dépourvu. Désormais professeur de français et non d’histoire de la littérature, il se prélasse dans des exercices assez élémentaires de grammaire phrastiques, d’orthographe, de syntaxe et de vocabulaire. On ne saurait non plus lui demander de questionner la grammaire des textes qu’il doit aborder, selon les exigences du programme du nouveau secondaire. Il  n’a pas été formé pour accomplir cette tâche. En effet, l’objet « texte » a toujours été le grand absent dans l’enseignement de la littérature dans les écoles haïtiennes. On a toujours enseigné la biographie de tel écrivain, sans pourtant étudier l’œuvre à travers lequel tel aspect de sa vie aurait pu être saisi. L’écolier haïtien a-t-il besoin de savoir qu’un papillon noir posa sur le berceau de Coriolan Ardouin le jour de sa naissance pour connaitre qu’il a été un poète au destin malheureux ? Le texte et le para-texte, l’œuvre, tout cela offre la possibilité de tirer cette conclusion sans s’éterniser sur l’aspect anecdotique de sa vie…Le texte et/ou l’œuvre complète est tellement absent dans les cours de littérature que les écoliers ignorent complètement certains aspects clés de l’étude de texte. C’est surement un problème posé par l’occultation d’autres méthodes critiques au profit de la prégnance et l’omniprésence de la critique historique dans les manuels de littérature haïtienne. Le texte narratif est le plus présent dans les manuels traditionnels de littérature haïtienne. Par conséquent, il est le plus exploré et le plus familier des écoliers des classes humanitaires. Mais il va sans dire aussi qu’il est le plus massacré et malmené. L’étude de texte narratif ne saurait faire abstraction de termes comme point de vue ou focalisation, type de narrateur, incipit, para-texte pour ne citer que ces notions.

Auteur, narrateur, personnage, personne : combien de fois les professeurs de littérature ne s’en mêlent pas les pieds ? Combien de fois ils ne laissent pas les écoliers au dépourvu, sans (pouvoir) les aider à faire la part des choses, à démêler le fil du peloton. Combien d’écrivains haïtiens n’en sont pas sortis stigmatisés et étiquetés suite à la lecture d’un lecteur lambda qui ne fait pas cette différence évoquée plus haut? Si Gary Victor parle de Vodou, il n’est pas pour cela vodouïsant. S’il expose dans Masi la situation des gays, il n’est pas pour autant gay. Si Kettly Mars décrit des scènes érotiques empreintes de perversion, elle n’est pas pour autant une perverse ! Trop de jeune adolescents-es lecteur-trices commettent cet erreur monumental. Ils ignorent que l’imagination n’a pas de limite, qu’elle est la plus grande force de toutes les littératures de tous les temps.

Si le changement de perspective dans l’enseignement de la littérature dans les classes humanitaires a un mérite, c’est celui de rappeler aux enseignants du français que cette langue n’est pas morte. Elle est bien une langue vivante et son enseignement se doit d’être vivant ! Ce changement de perspective pose la nécessité de passer à la grammaire textuelle, en abandonnant la démarche de l’analyse des phrases sans encrage contextuel. Tout l’intérêt de cette nouvelle démarche est de faire le deuil de la grammaire phrastique au profit de celle dite textuelle. Alors, le défi, pour l’enseignant, est d’être à même de mobiliser un ensemble de concepts et de notions liés à la linguistique textuelle. A ce titre, paratexte, typologie de texte, typographie et topographie sont autant de notions à considérer et à mobiliser.

S’il faut analyser la phrase suivante, très connue et très prisée des professeurs des cours de littérature traditionnels :

P : « Le jour de sa naissance, un papillon noir posa sur son berceau ».

Il n’est plus pertinent au secondaire de différencier entre groupe sujet, groupe verbal, groupe complément et groupe prépositionnel. Tout au moins, cette analyse se révèle élémentaire et fait abstraction de toute situation réelle de communication, véritable enjeu de tout discours, notamment le discours littéraire. Aujourd’hui, l’enseignant qui veuille faire œuvre qui  vaille doit être en mesure d’aider ses apprenant à poser les questions suivantes : qui parle à qui dans quel contexte/situation et pour dire quoi ? Dans la phrase P, là où la grammaire de phrase subsume les éléments déictiques « sa », « son », « noir » respectivement sous les catégories de groupe complément circonstanciel et groupe sujet, la grammaire de texte, elle, les interroge en profondeur pour y déceler l’instance du discours, la fonction du langage mobilisée et l’effet désiré par le destinateur.

Tout compte fait, entre le nouveau secondaire sur papier et celui que nous avons dans les écoles, le fossé est gigantesque. La littérature et la langue qui la vehicule doit être l’une au service de l’autre. L’objet littéraire comme signifiant doit s’analyser et révéler ses signifiés au moyen de la langue. Si l’enseignement du français dans les classes humanitaires ne peut pas révéler l’aspect vivant de cette langue, la capacité de créer ainsi que la puissance de l’art, de la beauté dont cette langue est le vecteur, son enseignement est nul et non avenu. Mieux vaut satisfaire les caprices de ces écoliers désormais parents ­– nostalgiques de ces professeurs de littérature à gorge déployée, le plus souvent tombés en transe et transportés par l’écho de leur propre voix dans des salles de classe trop exigües. Qui ne s’en souvient pas ? Les professeurs du nouveau secondaire haïtien vacillent entre l’ancienne et la nouvelle méthode sans être en mesure de faire la rupture souhaitée par le nouveau programme. Le déficit de compétence dont il accuse et le caractère inapproprié des espaces destinés à la tenue des cours le noient tout bêtement dans l’éclectisme, la compromission du mal faire et du mal  être !

Widles Fils TANIS

Communicateur social, Littéraire/Normalien supérieur